Le vieux Brenson termina d'écrire quelques mots puis déposa sa plume. Le vieil homme avait de plus en plus de difficulté à ternir la plume. Il faut dire que l'arthrite ne l'avait malheureusement pas épargné et qu'il lui fallait tout pour écrire une dizaine de mot. Ses mémoires allaient donc lui en exiger beaucoup plus qu'il ne pensait pouvoir en fournir.
Il soupira avant de répéter ce mouvement qu'il ne faisait que trop souvent depuis les dernières années, masser ses pauvres jointures, maintenant doublées de volumes tellement la maladie les avait rongées.
«... grand et musclés. Jadis, mes cheveux étaient beaucoup plus blés que gris et plus uniformes que la simple couronne échevelée qui orne maintenant mon pauvre et douloureux crâne. ..»
Le vieillard avait recommencé à écrire ses mémoires. Comme cette dernière lui jouait très souvent des tours, il avait eut l'idée de les couchés sur papiers du temps qu'elles lui étaient encore atteignables. Il savait très bien ne pas en avoir pour longtemps et n'avait malheureusement personne pour reprendre ses biens, si ce n'était de son si fidèle St-Hubert qui dormait paisiblement près du foyer ou ne fumaient que quelques cendres. Les seuls indices qui nous portaient à croire que le fidèle molosse était toujours vivant étant sa pate arrière gauche qui gigotait suivant l'histoire de ses rêves.
« Nous avions 18 ans... je lui avais promis de l'aimer jusqu'à ma mort et elle, m'avait promis sa main. Malheureusement, comme mon père avant moi, la montgolfière m'appelait. Nous nous étions promis de s'attendre. La vie elle, n'en a fait qu'à sa tête. La grippe... cette maudite grippe espagnole... elle eut raison de ma dulcinée. Foudroyante que l'on m'a dit, à mon retour, lorsqu'enfin j'avais trouvé la bague parfaite. Celle qui pourrait orner le doigt de ma si chère Britanny. C'était aux Indes que je l'avais dénichée. Une vraie merveille. Malheureusement... à peine avais-je mis le pied à terre que l'on m'annonçait la tragédie... »
Le navigateur déposa de nouveau sa plume, l'émotion le subjuguait, ses mains en tremblaient. C'en était trop pour lui, il devait arrêter. La perte de Britanny, même après un demi-siècle, lui faisait toujours aussi mal. Elle était sa vie après tout...
Toutes ces émotions avaient vidé Brenson de toute son énergie. Le vieillard se leva, s'appuyant fièrement sur sa canne noire à pommeau d'argent. Il allait terminer tout cela demain. Pour le moment, tout ce qui lui importait était de tomber dans les bras de Morphée, histoire d'oublier ses souffrances.
Boitant jusqu'à son lit, il en profita pour tendrement caresser la tête de son chien qui redressa la tête, faisant joyeusement battre sa queue sur l'ardoise froide qui faisait office de plancher dans la modeste cabane de Brenson.
L'homme retira ses souliers, ne se donnant même pas la peine d'enlever son vieux costume rongé par les mites. Se glissant sous les couvertures, il souffla les bougies et s'endormie.
De la rue, on entendit l'hurlement à briser le c½ur d'un St-Hubert. On a très souvent dit que les chiens ressentaient la mort de leur maitre. Cette fois-ci, le bon vieux chien savait que Brenson avait finalement volé jusqu'à Britanny.

